Les Tosny : l’Italie et l’Espagne
Le lignage des Tosny appartient à la haute aristocratie normande du tournant de l’an Mil. Attestée dès le début du XIᵉ siècle, la seigneurie de Tosny s’inscrit dans un vaste ensemble foncier constitué autour de la vallée de l’Eure, de la Seine et du Vexin normand, comprenant notamment les forteresses de Tosny, Conches, Portes et Acquigny. Les origines exactes de la famille demeurent débattues, oscillant entre ascendances franques et scandinaves, mais son implantation durable est favorisée par les liens étroits entretenus avec l’archevêché de Rouen, en particulier sous l’archevêque Hugues de Calvacamp († 989), qui distribua une partie du patrimoine ecclésiastique au profit de sa parentèle.
Raoul de Tosny apparaît comme le premier représentant assuré du lignage installé à Tosny. Proche du pouvoir ducal, il est attesté dès 991 dans des actes officiels et joue un rôle militaire stratégique à la frontière sud du duché, notamment au château de Tillières. Vers 1015, à la suite d’une disgrâce politique, Raoul quitte la Normandie et s’engage comme mercenaire en Italie du Sud, participant aux conflits opposant Lombards, Byzantins et puissances impériales dans les Pouilles. Son itinéraire s’inscrit dans les débuts de l’émigration normande vers le Mezzogiorno, phénomène encore limité numériquement mais décisif pour l’histoire méditerranéenne du XIᵉ siècle. Raoul revient en Normandie avant 1024 et disparaît peu après des sources.
Son fils Roger de Tosny, surnommé « l’Espagnol », incarne la seconde génération de cette mobilité aristocratique. Après un nouvel exil consécutif à des tensions avec le duc Richard II, il s’engage dans la Reconquista au service des principautés chrétiennes du nord de l’Espagne, acquérant une réputation guerrière considérable, en partie légendaire. Rentré en Normandie sous le règne du duc Robert Ier, Roger consolide son pouvoir territorial par une politique de fondations monastiques, notamment la création de l’abbaye Saint-Pierre de Castillon à Conches vers 1035, et par de larges donations à plusieurs établissements religieux en Normandie et en Angleterre.
Cependant, la minorité de Guillaume le Conquérant rouvre une période d’instabilité politique. Refusant de reconnaître l’autorité du jeune duc, Roger de Tosny s’engage dans des guerres privées contre ses voisins et trouve la mort en 1040. Ses deux fils aînés disparaissent peu après, marquant un coup d’arrêt à l’expansion directe du lignage.
L’histoire des Tosny illustre ainsi les logiques de la noblesse normande du XIᵉ siècle : articulation entre pouvoir ducal et autonomie seigneuriale, recours à l’exil et au mercenariat comme instruments d’ascension ou de survie politique, et rôle structurant des fondations religieuses dans la légitimation du pouvoir. À travers les itinéraires italiens et espagnols de Raoul et de Roger de Tosny se dessine une aristocratie mobile, violente et ambitieuse, pleinement intégrée aux dynamiques européennes de la féodalité naissante.
Les Tosny et l’Angleterre
À partir du milieu du XIᵉ siècle, la famille de Tosny s’impose comme l’un des lignages majeurs de l’aristocratie anglo-normande, illustrant sur plusieurs générations les relations étroites entre la Normandie et l’Angleterre issues de la conquête de 1066. Héritier d’une tradition familiale marquée par l’exil, le service militaire et la violence seigneuriale, Raoul de Tosny et de Conches (v. 1038–1102), troisième fils de Roger de Tosny, se distingue par sa fidélité initiale au duc Guillaume de Normandie, dont il est l’un des proches barons.
Acteur militaire de premier plan, Raoul joue un rôle notable lors des conflits franco-angevins des années 1050, notamment à la bataille de Mortemer. Bien qu’il participe à la conquête de l’Angleterre, il ne reçoit que des compensations foncières limitées, réparties dans plusieurs comtés anglais. Il consolide toutefois la présence anglaise de la famille autour de Flamstead, tout en maintenant le centre de son pouvoir normand à Conches. Son tempérament belliqueux entraîne plusieurs disgrâces et exils temporaires, mais il demeure un personnage incontournable des luttes baronniales, tant sous Guillaume le Conquérant que sous ses fils.
À la fin du XIᵉ siècle, Raoul s’illustre dans les conflits opposant les héritiers de Guillaume, alternant alliances entre Robert Courteheuse et Guillaume le Roux, puis entre l’Angleterre et la Normandie. La célèbre « guerre des Belles Dames », opposant les maisons de Tosny et d’Évreux, illustre la violence des rivalités seigneuriales et l’autonomisation croissante des grands barons après 1087. Raoul meurt en 1102 après une longue carrière marquée par la guerre et un important patronage monastique.
Son fils, Raoul le Jeune (v. 1079–1126), choisit de soutenir Henri Ier Beauclerc, roi d’Angleterre, ce qui lui permet de conserver l’héritage anglais des Tosny et d’obtenir un mariage prestigieux avec Adelise de Huntingdon. Il participe activement à la reconquête de la Normandie par Henri Ier, notamment à la bataille de Tinchebray (1106). Malgré des soupçons de duplicité durant les révoltes baronniales, il demeure fidèle au roi et consolide ses possessions normandes et anglaises jusqu’à sa mort.
Roger de Tosny (v. 1162–1165), héritier en 1126, poursuit la tradition familiale d’engagement militaire et d’opportunisme politique. Tour à tour allié des Angevins puis réconcilié avec le roi Étienne de Blois, il traverse une période de guerre civile marquée par la rivalité entre Plantagenêt et partisans de la monarchie anglaise. Son action s’étend de la Normandie à l’Angleterre, où il fonde notamment un établissement religieux à Flamstead.
Avec Roger de Tosny, partisan de Richard Cœur de Lion puis de Jean sans Terre, la famille est confrontée à la conquête capétienne de la Normandie. Le refus de se rallier à Philippe Auguste entraîne, en 1203, la confiscation définitive des terres normandes des Tosny, dont l’honneur de Conches est démembré et attribué à des barons français. Dès lors, le lignage se replie durablement en Angleterre.
Les générations suivantes, représentées notamment par Raoul de Tosny († 1239), s’intègrent pleinement à la noblesse anglaise, participant aux conflits des Marches galloises et aux croisades. La lignée masculine directe s’éteint au début du XIVᵉ siècle, les héritages passant alors par les femmes vers de grandes familles aristocratiques anglaises.
L’histoire des Tosny et de l’Angleterre révèle ainsi l’évolution d’un lignage normand devenu anglo-normand, puis exclusivement anglais, dont le destin reflète les grandes mutations politiques de l’espace transmanche entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle : conquête, guerres civiles, construction monarchique et perte progressive des ancrages continentaux.