Centre Culturel Gilbert de Venables

Histoire de  Venables

Venables et la symbolique de l'if

L’if (Taxus baccata)

L’if (Taxus baccata) appartient à la famille botanique des Taxacées. Cette lignée végétale est extrêmement ancienne : des espèces très proches de l’if sont attestées dès le début de l’ère Tertiaire, tandis que certaines empreintes fossiles laissent supposer l’existence de formes apparentées dès le Trias, il y a environ 200 millions d’années.

Bien qu’il soit classé parmi les conifères, l’if ne produit pas de résine. Il constitue également un conifère atypique, puisqu’il ne porte pas de cônes. Toutes les parties de l’arbre sont fortement toxiques, à l’exception de l’arille rouge entourant la graine, à condition que celle-ci ne soit pas mâchée. Les feuilles, d’un vert sombre, ainsi que les graines renferment de la taxine, un alcaloïde cardiotoxique dont l’ingestion, sous quelque forme que ce soit (fraîche ou en décoction), peut provoquer de graves troubles du rythme cardiaque, voire un arrêt cardiaque (1).

(1) La taxine demeure active après la cuisson, le séchage ou le stockage de la plante. Les feuilles sont les organes qui présentent la concentration la plus élevée en taxine. Cette concentration augmente au cours de la saison végétative et semble atteindre son maximum dans le feuillage desséché. Les graines contiennent également de la taxine, mais celle-ci n’est libérée que si elles sont mâchées.

Morphologie et longévité

L’if se caractérise par une croissance particulièrement lente et irrégulière, de l’ordre de 30 cm en hauteur et 2 mm de diamètre par an. Son bois, à la fois dense, résistant et remarquablement souple, se travaille aisément, ce qui explique son utilisation, depuis la Préhistoire, dans l’artisanat comme dans l’armement, notamment pour la fabrication des arcs.

Certains individus atteignent une longévité exceptionnelle, pouvant dépasser plusieurs siècles, voire un millénaire. Ils mesurent généralement entre 15 et 20 mètres de hauteur et peuvent atteindre 5 à 10 mètres de circonférence. Une particularité anatomique remarquable de cette espèce réside dans la circulation de la sève, qui s’effectue principalement sous l’écorce plutôt qu’au cœur du tronc. Cette caractéristique permet à l’arbre de survivre même lorsque son bois central est entièrement creux.

Symbolisme religieux et historique

Par son exceptionnelle longévité, son feuillage persistant et sa remarquable capacité de régénération, l’if fut très tôt associé aux notions d’immortalité et de passage entre le monde des vivants et celui des morts. Chez les Celtes puis les Gaulois, il occupait une place majeure dans les croyances religieuses ainsi que dans les pratiques funéraires.

Lors de la conquête romaine de la Gaule, comme nous le verrons par la suite, la destruction de nombreux bois sacrés d’ifs s’inscrivit dans une politique plus générale visant à faire disparaître les principaux symboles religieux autochtones afin d’imposer progressivement les cultes, les institutions et l’autorité de Rome.

Les premiers peuplements humains

Le territoire correspondant à l’actuelle France s’inscrit dans le cadre géologique et culturel de la Gaule préhistorique, occupée durant plusieurs dizaines de milliers d’années par des groupes de chasseurs-cueilleurs. À proximité de notre commune, les sites de Saint-Pierre-lès-Elbeuf et de Tourville-la-Rivière constituent des références majeures pour l’étude de ces premières occupations humaines (2). L’analyse des dépôts de lœss de ces gisements, datés de l’avant-dernière glaciation (environ 200 000 ans), a révélé la présence de coquilles de mollusques témoignant d’un paysage de forêt claire sous un climat tempéré plus chaud qu’aujourd’hui. Des galets aménagés, des éclats de taille et des bifaces archaïques y ont été découverts, attribués à Homo erectus ou, plus probablement, à Homo heidelbergensis (3).

Les plus anciennes traces d’occupation humaine sur le territoire de Venables ont été mises en évidence grâce aux prospections de surface et aux diagnostics archéologiques réalisés entre 1986 et 2006 par la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) de Normandie (4). Huit sites archéologiques ont ainsi été inventoriés, attestant une fréquentation humaine dès le Paléolithique moyen (5).

Les trois gisements les plus anciens correspondent à de modestes occupations temporaires de plein air, implantées sur les versants méridionaux des deux ravins précédemment évoqués. Ces haltes saisonnières servaient principalement d’ateliers de débitage du silex et de lieux de découpe du gibier, comme l’atteste l’abondant mobilier lithique mis au jour (6). Elles témoignent du passage des groupes de Néandertaliens (7), auteurs de la culture moustérienne, caractérisée par la maîtrise des techniques de débitage laminaire et la fabrication d’outils retouchés, notamment des racloirs et des bifaces.

À proximité, le gisement de Saint-Julien-de-la-Liègue (8) a également livré une industrie lithique comparable au Moustérien de tradition acheuléenne, confirmant l’importance de cette région dans les dynamiques de peuplement du Paléolithique moyen.

Références

(2) Musée de Normandie, Sur les traces de Néandertal, Éditions FATON.

(3) Dominique Cliquet, Les Premiers Hommes en Normandie, Éditions OREP.

(4) Lionnel Dumarche, Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) de Normandie.

(5) Le Paléolithique couvre une période comprise approximativement entre 300 000 et 40 000 ans avant le présent.

(6) Dominique Cliquet, Les Premiers Hommes en Normandie. Homo heidelbergensis est aujourd’hui généralement considéré comme une espèce distincte, ancêtre probable des Néandertaliens en Europe, bien que certains auteurs l’aient autrefois rapproché d’Homo erectus.

(7) Dominique Cliquet, Vincent Carpentier, Emmanuel Ghesquière et Cyril Marcigny, Archéologie en Normandie.

(8) Dominique Cliquet et Jean-Pierre Lautridou, Le Moustérien à petits bifaces dominants de Saint-Julien-de-la-Liègue.

L’Homme de Néandertal et la culture moustérienne

Par la suite, les groupes néandertaliens s’établissent durablement dans la région. Cet homininé, à la morphologie robuste et dont l’alimentation était largement fondée sur les ressources carnées, a laissé relativement peu de traces directes de son mode de vie. Les sites d’occupation temporaire ne révèlent ni accumulations importantes d’ossements humains ou animaux, ni vestiges d’habitats permanents. En revanche, son remarquable savoir-faire dans le travail de la pierre témoigne d’une culture technique élaborée : le Moustérien, principale expression culturelle du Paléolithique moyen récent en Normandie.

Sur le territoire de la commune, trois sites attribués au Paléolithique supérieur, datés d’environ 45 000 ans, témoignent d’une période de coexistence entre les derniers groupes néandertaliens et les premiers Homo sapiens. Ces derniers introduisent des innovations techniques majeures, notamment la production de lames, le développement de l’industrie osseuse et l’apparition du propulseur, marquant une évolution significative des techniques de chasse et des modes de subsistance.

Vers la sédentarisation : le Mésolithique et le Néolithique

Les changements climatiques intervenus à la fin de la dernière glaciation conduisent certaines communautés à expérimenter des formes de semi-sédentarité au cours du Mésolithique. Toutefois, ce n’est véritablement qu’au Néolithique que les populations adoptent un mode de vie sédentaire grâce au développement de l’agriculture, de l’élevage et à une transformation durable de leur environnement.

Si les activités demeurent encore largement liées à l’exploitation des ressources lithiques, les sociétés néolithiques s’adaptent progressivement aux nouvelles conditions écologiques induites par le réchauffement postglaciaire.

Les prospections archéologiques réalisées sur le plateau de Venables ont principalement mis en évidence des haltes temporaires consacrées à la chasse et au débitage du silex. En revanche, les fouilles menées en 1986 sur les terrasses alluviales du méandre de la Seine, alors encore parcourues par de multiples chenaux et présentant un paysage comparable à une toundra ouverte, ont révélé les vestiges d’un habitat permanent.

Cet établissement a aujourd’hui disparu, englouti sous les eaux du lac artificiel et en grande partie détruit par les importants travaux d’aménagement réalisés au XIXᵉ siècle pour la construction de la ligne ferroviaire Paris–Rouen–Le Havre, ainsi que par les activités d’extraction de granulats. Ces vestiges constituent néanmoins un témoignage essentiel des débuts de la Protohistoire locale et de l’installation durable des communautés d’Homo sapiens sur le territoire (9).

Un territoire de chasse

Dès les premières occupations humaines, le territoire de Venables entretient une relation privilégiée avec la pratique de la chasse. Cette vocation apparaît clairement à travers l’analyse des plus anciens sites implantés sur le plateau de Madrie, caractérisés par des superficies réduites correspondant essentiellement à des haltes saisonnières destinées à la fabrication d’outils lithiques nécessaires à la découpe et au traitement du gibier.

La proximité permanente de l’eau, assurée par les ravins de Gournay et du Val d’Ailly, conférait à ce plateau des conditions particulièrement favorables à l’installation humaine. Cette configuration naturelle permit d’abord l’implantation des groupes préhistoriques, puis, comme nous le verrons, celle des communautés celto-gauloises et, à l’époque gallo-romaine, le développement d’un vaste domaine rural organisé autour d’une pars urbana (secteur résidentiel) et d’une pars rustica (secteur agricole).

L’ensemble de ces phases d’occupation, auxquelles s’ajoutent celles identifiées dans le méandre de la Seine, révèle l’existence de véritables espaces de vie pérennes. Au fil des millénaires, ils ont façonné l’identité de Venables comme territoire de chasse, une fonction qui perdurera sur les terres du belvédère tout au long du Moyen Âge, s’inscrivant durablement dans le paysage comme dans la mémoire collective du territoire.

Les migrations proto-celtiques

À la fin du Néolithique, l’Europe occidentale est marquée par les premières vagues migratoires successives et cumulatives de populations originaires des steppes situées entre la mer Noire et la mer Caspienne, auxquelles s’ajoutent des groupes venus des régions situées au nord du Rhin. Ces populations, communément désignées sous le nom de Proto-Indo-Européens, se distinguent notamment par de nouvelles pratiques funéraires, caractérisées par l’inhumation sous tumulus accompagnée de dépôts d’objets lithiques et de restes osseux.

Dans le bassin transcaucasien, ces sociétés développent progressivement la métallurgie du cuivre, puis celle du bronze, donnant naissance à des cultures de plus en plus structurées. C’est dans ce contexte qu’apparaît la culture des Champs d’Urnes, caractérisée par la crémation des défunts et le dépôt des cendres dans des urnes d’abord en céramique, puis en cuivre et enfin en bronze. Cette évolution constitue une étape majeure de l’histoire des sociétés protohistoriques et est considérée par de nombreux chercheurs comme l’une des premières manifestations du monde celtique.

La diffusion de la métallurgie, des techniques agricoles et d’un fonds culturel commun contribue à l’émergence d’une culture pré-celtique partageant des fondements linguistiques, religieux et sociaux qui évolueront progressivement sur les plans économique, politique et spirituel.

Ces deux grands mouvements migratoires proto-celtiques ont fait l’objet des travaux de Pere Bosch-Gimpera (10). Selon cette interprétation, notre région aurait d’abord été occupée par un peuple désigné sous le nom d’Autrigons, dont le souvenir se conserverait dans l’ancien nom gaulois de la rivière Eure, Autura. Cette implantation aurait été suivie par celle des Éburons, probablement issus d’un rameau des peuples belges originaires des Ardennes (11). Leur ethnonyme aurait perduré lorsque différents groupes germaniques, regroupés sous l’appellation des Aulerques, s’établirent sur notre territoire et furent progressivement associés au nom d’Eburovices, entre le IIIᵉ et le IIᵉ siècle avant notre ère.

(10) Fabien Régnier et Jean-Pierre Drouin, Les peuples fondateurs à l’origine de la Gaule.

(11) Tacite indique que les Éburons furent les premiers peuples germaniques, originaires de l’est du Rhin, à envahir puis à s’établir en Gaule.

L’implantation celto-gauloise dans notre région

Depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, et plus encore depuis le début du XXIᵉ siècle, les recherches archéologiques, historiques et anthropologiques ont profondément renouvelé notre connaissance des sociétés celtiques. Les découvertes réalisées à l’échelle de l’Europe permettent aujourd’hui de mieux comprendre les mécanismes et les causes des migrations successives qui ont conduit ces populations vers l’Europe occidentale.

Les Celtes occupèrent progressivement un vaste territoire s’étendant des Balkans jusqu’à l’océan Atlantique. Ils franchirent la Manche pour s’établir en Grande-Bretagne, avant d’atteindre ultérieurement l’Irlande. Lorsqu’ils s’installèrent sur le territoire de Venables, ils rencontrèrent des populations autochtones déjà présentes depuis le Mésolithique et le Néolithique. Ces communautés constituèrent le substrat humain avec lequel les nouveaux arrivants se mêlèrent progressivement.

Deux grandes phases migratoires correspondent aux deux principaux horizons culturels de l’Âge du Fer :

  • la culture de Hallstatt (Premier Âge du Fer), développée entre environ 1200 et 450 avant notre ère ;
  • la culture de La Tène (Second Âge du Fer), qui apparaît à partir du Ve siècle avant notre ère.

La culture de La Tène représente l’apogée de la civilisation celtique et correspond, dans notre région, à l’affirmation de la Gaule indépendante. Les vestiges, parfois fragmentaires, de cette occupation demeurent encore perceptibles aujourd’hui, tant dans la vallée de la Seine que sur le belvédère de Venables.

Les auteurs grecs désignent ces populations sous le nom de Keltoi, tandis que les auteurs latins les appellent Galli. Leur organisation sociale repose sur une aristocratie princière et guerrière structurée en chefferies, sans véritable pouvoir politique centralisé. Les représentations modernes des Celtes demeurent souvent marquées par des visions simplifiées, voire caricaturales, éloignées des réalités révélées par l’archéologie.

Notre connaissance de ces sociétés repose encore largement sur les témoignages des auteurs gréco-romains, dont le regard extérieur demeure parfois empreint de préjugés culturels. Les Celtes et les Gaulois recouraient peu à l’écriture et leur histoire fut longtemps racontée par leurs adversaires.

Les recherches récentes mettent cependant en évidence une civilisation particulièrement développée, caractérisée par une agriculture prospère, une métallurgie hautement maîtrisée et de vastes réseaux d’échanges reliant les peuples celtiques aux sociétés du bassin méditerranéen, de l’Europe septentrionale et même de l’Orient, sans pour autant les confondre avec les populations germaniques.

C’est dans ce contexte que le peuple des Aulerci Eburovices s’implante durablement sur un vaste territoire correspondant en grande partie à l’actuel département de l’Eure.

Les Aulerci Eburovices

Les Aulerci Eburovices sont mentionnés par Jules César dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules. Leur appartenance culturelle a parfois suscité des débats : s’agissait-il de Celtes ou de Gaulois influencés par les peuples germaniques ? Les recherches actuelles s’accordent à les considérer comme un peuple celto-gaulois, établi dans une zone de contact avec le monde germanique. Cette situation géographique explique certaines influences culturelles sans remettre en cause leur identité fondamentalement celtique.

Occupation du territoire et organisation sociale

Sur le territoire de l’actuelle commune, le principal secteur d’occupation se situe sur le plateau, à l’intérieur du périmètre précédemment décrit. Les vestiges archéologiques témoignent de l’existence d’un ensemble d’habitats implanté à proximité d’un hameau, le long d’une voie celtique reliant deux importantes civitates : Mediolanum Aulercorum (Évreux) et Andelaum (Les Andelys).

Les recherches archéologiques menées depuis plusieurs décennies ont considérablement renouvelé notre compréhension des premières formes d’organisation territoriale celto-gauloises. Elles mettent en évidence des enclos fortifiés répondant aux exigences défensives propres au monde celtique et adaptés aux techniques militaires de l’époque.

Ces établissements étaient constitués de petites exploitations agricoles occupées par des paysans libres, regroupées en unités territoriales appelées vici. Des clans familiaux y vivaient dans une relative autonomie économique, tout en entretenant des échanges réguliers avec les communautés voisines.

Spiritualité et symbolique de l’arbre

À l’instar de l’ensemble du monde celtique, la société des Aulerci Eburovices fondait une grande partie de sa pensée religieuse sur une relation étroite avec la nature, héritée en partie des premières cultures celtiques issues du bassin balkanique. Celle-ci procurait protection, ressources alimentaires, matériaux de construction et matières premières indispensables à la vie quotidienne.

Dans la spiritualité celtique, les arbres occupaient une place centrale. L’Arbre de Vie symbolisait l’union des trois niveaux de l’univers :

  • le ciel, représenté par les branches ;
  • la terre, incarnée par le tronc ;
  • le monde souterrain, figuré par les racines.

L’if : arbre de vie des Aulerci Eburovices

Chez les Aulerci Eburovices, l’if semble avoir occupé la fonction d’Arbre de Vie. Il symbolisait l’immortalité de l’âme après la mort, l’union des trois mondes ainsi que leur relation avec les quatre éléments fondamentaux : l’air, l’eau, le feu et la terre. L’if ne représentait pas une divinité à proprement parler (12), mais incarnait un principe cosmique fondamental au cœur de la pensée religieuse celto-gauloise.

Cette place privilégiée s’explique par les propriétés naturelles exceptionnelles de cet arbre : son extraordinaire longévité et sa remarquable capacité à se régénérer par de nouveaux rejets, donnant l’impression d’une renaissance perpétuelle. Devenu un symbole religieux majeur, l’if inspira de nombreux mythes, légendes et traditions populaires fondés sur l’observation des grands cycles naturels : l’alternance des saisons, le mouvement des eaux et la course des astres. Disparition éternelle, renaissance éternelle.

Les usages pratiques et militaires de l’if

Au-delà de sa dimension symbolique, l’if possédait des qualités matérielles exceptionnelles. Son bois rouge, dense et particulièrement souple servait à la fabrication d’outils, d’armes de chasse et surtout de grands arcs. Les flèches, parfois enduites de préparations obtenues à partir de feuilles séchées et broyées, constituaient des armes redoutables en période de guerre (13).

Son écorce fibreuse pouvait également être utilisée pour confectionner des tissus grossiers. Toutefois, son usage le plus emblématique demeure la fabrication des épieux et des javelots (venabula), armes à la fois utilitaires et hautement symboliques, intimement liées à l’identité guerrière et cynégétique des Aulerci Eburovices.

Références

(12) Les principales sources antiques sont notamment : Diodore de Sicile, Pomponius Mela, Lucain, Pline l’Ancien et surtout Jules César dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules.

(13) Les Gaulois, puis les Romains, auraient utilisé des préparations à base d’if pour empoisonner certaines pointes de flèches. Jules César rapporte dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules (Livre V, chapitres 24 et 26 ; Livre VI, chapitre 31) que Catuvolcos, roi des Éburons, se donna la mort en 53 av. J.-C. en absorbant du poison extrait de l’if.

La chasse dans la société celto-gauloise

Dans la société celto-gauloise, la chasse — et plus particulièrement la chasse au sanglier — constituait une activité hautement organisée et fortement chargée de symboles. Elle ne répondait pas uniquement à des besoins alimentaires : elle occupait une place essentielle dans les pratiques sociales, guerrières et religieuses.

La chasse au sanglier était avant tout une activité collective mobilisant principalement les guerriers et les membres de l’aristocratie. Pour les jeunes hommes, elle représentait un véritable rite de passage vers l’âge adulte et conditionnait leur reconnaissance au sein du clan. Abattre un sanglier constituait une démonstration de bravoure, de force physique et de maîtrise de soi, qualités indispensables au futur guerrier.

Les trophées de chasse, notamment les défenses de sanglier, étaient conservés et exposés comme des symboles de prestige et de puissance, ainsi que l’attestent plusieurs découvertes archéologiques.

Au-delà de l’exploit individuel, la chasse renforçait la cohésion du groupe et contribuait à l’affirmation de la hiérarchie sociale, chacun y trouvant sa place selon son rang, son expérience et sa valeur.

Techniques de chasse et pratiques rituelles

Les Celtes et les Gaulois mettaient en œuvre des techniques de chasse particulièrement élaborées. Des chiens spécialement dressés étaient utilisés pour repérer le sanglier, le débusquer et le rabattre hors de son refuge. Les chasseurs l’affrontaient ensuite à l’aide d’épieux et de javelots façonnés dans du bois d’if, armes exigeant sang-froid, adresse et courage face à un animal réputé pour sa puissance et sa dangerosité.

Les armes et les équipements de chasse étaient fréquemment ornés de motifs symboliques, soulignant la dimension rituelle de cette activité. Les expéditions cynégétiques étaient souvent précédées de cérémonies et de prières célébrées par les druides afin de solliciter la protection des divinités et de garantir le succès de la chasse.

Transmission des savoirs et portée symbolique

Les exploits cynégétiques donnaient naissance à des récits transmis de génération en génération, contribuant à forger la mémoire collective et l’identité des communautés. Cette dimension symbolique se retrouve dans l’iconographie et les découvertes archéologiques, notamment sur plusieurs monnaies gauloises mises au jour sur le territoire de la commune, où le sanglier apparaît associé à l’if.

Cette association traduit la convergence entre la force guerrière, incarnée par l’animal, et la dimension spirituelle et cosmique représentée par l’arbre sacré, deux éléments fondamentaux de la conception celto-gauloise du monde.

Le lien étymologique entre le nom de Venables et l’if

Le toponyme « Les Ifs » désigne encore aujourd’hui une partie du territoire du village située sur le plateau de Madrie, dans un espace naturel compris entre le hameau du Val d’Ailly et Braies-Champs-Léger. Cette zone est traversée par une dépression naturelle  le ravin du Val d’Ailly, alimenté par une source qui rejoint le ravin de Gournay, lequel se déversait autrefois dans les chenaux de ce qui deviendra le méandre de la Seine.

Ce corridor naturel correspond à l’un des secteurs les plus anciennement fréquentés par les populations humaines. Les premières occupations connues s’échelonnent du Paléolithique moyen (environ 45 000 ans avant le présent) jusqu’à la fin de l’occupation romaine, au Ve siècle de notre ère.

L’influence celto-gauloise dans la formation du nom de Venables

Le mot if dérive de l’ancien gaulois ivos ou īvos (14). À partir du IIᵉ siècle avant notre ère, le peuple des Aulerci Eburovices, dont le nom est généralement interprété comme signifiant « ceux qui vainquent grâce à l’if », s’établit sur un vaste territoire correspondant en grande partie à l’actuel département de l’Eure, avec pour capitale Mediolanum Aulercorum (Évreux).

L’installation de ces clans, porteurs de leurs traditions culturelles et religieuses, marque l’émergence des fondements idéologiques et symboliques qui contribueront ultérieurement à la formation du nom de Venables ainsi qu’à sa devise : Venabulis Vinco (« Je vaincs par l’épieu »).

L’if occupait une place centrale dans la religion celto-gauloise. Cette symbolique est notamment attestée par plusieurs potins gaulois (15) découverts sur le territoire communal, où l’arbre apparaît fréquemment associé à des animaux emblématiques, en particulier le cheval et surtout le sanglier, souvent représentés en relation avec l’épieu.

Éléments étymologiques du nom Aulerci Eburovices

  • Aulerci : terme exprimant l’idée d’éloignement ou de séparation, désignant un peuple établi loin de son territoire d’origine (16).
  • Eburo : racine identifiée par de nombreux linguistes et botanistes comme désignant l’if, arbre sacré de la tradition celtique (17).
  • Vices : élément parfois rapproché des verbes latins vincere (« vaincre ») ou venari (« chasser »), conférant à l’ethnonyme une dimension à la fois guerrière et cynégétique (18).

Pris dans son ensemble, le nom Aulerci Eburovices est ainsi couramment interprété, sur le plan symbolique, comme signifiant : « Ceux qui vainquent grâce à l’if », aussi bien dans le domaine de la chasse que dans celui de la guerre.

Références

(14) Auguste Le Prévost, Histoire du département et des communes de l’Eure, tome I.

(15) Les potins gaulois sont des monnaies coulées en bronze, par opposition aux monnaies frappées.

(16) Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise.

(17) Auguste Le Prévost, Mémoire historique et archéologique sur le département de l’Eure.

(18) Jacques Lacroix, Les noms d’origine gauloise – La Gaule des combats.

La romanisation de notre région

De la conquête romaine au Bas-Empire

En 56 av. J.-C., les Aulerci Eburovices se soulèvent contre Rome aux côtés des Lexovii. Cette révolte, mentionnée par Jules César, est sévèrement réprimée. En 52 av. J.-C., ils participent à la grande coalition gauloise conduite par Vercingétorix, en envoyant 3 000 guerriers pour tenter de lever le siège d’Alésia. Ils constituent ainsi le seul peuple établi sur la rive gauche de la Seine à s’engager avec une telle détermination dans la lutte contre les armées romaines. Ces épisodes témoignent d’une forte volonté d’indépendance et d’une remarquable capacité militaire.

À l’issue de la conquête, le territoire des Aulerci Eburovices est intégré à la province de Gallia Lugdunensis, dans le cadre de la réorganisation administrative mise en place par Auguste en 27 av. J.-C. Leur civitas reçoit le statut de civitas stipendaria, impliquant le versement d’un tribut à Rome. À la fin du IIIᵉ siècle de notre ère, les réformes administratives de Dioclétien rattachent leur territoire à la province de Lugdunensis Secunda, marquant une nouvelle étape dans l’organisation administrative de la Gaule romaine.

Du symbolisme celtique à la romanisation

Lors de la conquête de la Gaule, les Romains considèrent avec méfiance les bois d’ifs, perçus comme des lieux de culte où étaient célébrés des rites liés aux divinités de la nature, de la guerre et de la protection des communautés. Dans leur volonté d’imposer leur autorité politique, leur organisation sociale et leurs cultes, ils procèdent à la destruction de nombreux sanctuaires indigènes et occupent progressivement les territoires conquis.

C’est dans ce contexte qu’est aménagé, sur l’actuel territoire des Ifs, un important domaine gallo-romain composé d’une pars urbana et d’une pars rustica, couvrant près de cinq hectares. La langue latine s’impose progressivement dans l’administration, les échanges et la vie quotidienne, entraînant l’effacement progressif de nombreuses références culturelles celto-gauloises. Parmi les héritages qui perdurent figure toutefois le symbolisme de l’épieu de chasse, conservé parallèlement au processus de romanisation.

Les influences du latin et la formation du nom de Venables

La diffusion du latin introduit plusieurs racines lexicales susceptibles d’avoir contribué à la formation du toponyme Venables :

  • VEN : hauteur, élévation ou relief ;
  • VENA : veine, filon ou cours d’eau ;
  • VENATIO : chasse, ou combat contre les animaux sauvages (19) ;
  • VENATOR : chasseur ;
  • VENABULUM : épieu de chasse ;
  • VENERIS : relatif à Vénus (temple ou lieu consacré) ;
  • BELENOS (d’origine celtique) : divinité solaire intégrée au panthéon gallo-romain (20).

Dans le monde romain, le terme venabulum désigne l’épieu de chasse (21), une arme d’hast essentiellement utilisée comme arme d’estoc lors des expéditions cynégétiques. Au Ier siècle avant notre ère, Cicéron (22) emploie ce mot pour désigner l’épieu du chasseur. Par la suite, le terme s’applique également à une demi-pique munie d’un large fer utilisée lors des combats de gladiateurs.

Le poète Virgile (23) écrit : lato venabula ferro venabula constitue le pluriel de venabulum.

De son côté, Varron (24) rapporte : Nempe feras silvaticas in montibus sectaris venabulo aut cervos. que l’on peut traduire par : « Tu poursuis dans les montagnes les sangliers ou les cerfs avec ton épieu. »

Références

(19) Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français.

(20) Dominique Hollard, Dialogues d’Histoire Ancienne ; Henri Dontenville, La France mythologique.

(21) Tite-Live, Histoire romaine (trad. Annette Flobert).

(22) Félix Gaffiot (1934), Dictionnaire illustré latin-français, Hachette ; Harry Thurston Peck (1898), Harper’s Dictionary of Classical Antiquities ; William Smith et al. (1890), A Dictionary of Greek and Roman Antiquities.

(23) Virgile, Œuvres.

(24) Varron, écrivain et érudit romain du Ier siècle avant notre ère.

De Venabulum à Venables

Au XIᵉ siècle, le village est mentionné sous la forme Venablis. En 1181, le centre administratif et militaire est attesté sous la dénomination Venabula. Cette évolution linguistique témoigne de la permanence du symbolisme associé à l’épieu et à la chasse, hérité de la tradition celto-gauloise puis réinterprété dans le cadre de la culture latine médiévale.

En 1086, lors de la rédaction du Domesday Book, Gilbert de Venables est désigné sous le nom de Gilbert the Venator (« Gilbert le Chasseur »), soulignant le lien durable entre la lignée seigneuriale et l’univers cynégétique.

La devise actuelle, Venabulis Vinco (« Je vaincs par l’épieu »), apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un héritage plurimillénaire où se rejoignent le territoire, la chasse, la guerre, la spiritualité et la continuité symbolique entre les mondes celtique, romain et médiéval.

Conclusion

Le territoire de Venables s’inscrit dans une histoire d’une exceptionnelle profondeur chronologique, façonnée par une présence humaine continue depuis les premières occupations préhistoriques jusqu’au Moyen Âge. Bien avant toute structuration politique ou culturelle, les caractéristiques naturelles du paysage — plateau, ravins, sources et méandre de la Seine — ont attiré les premiers groupes humains dès le Paléolithique moyen, il y a plus de 200 000 ans. Homo heidelbergensis, puis les populations néandertaliennes, fréquentent ces espaces de manière saisonnière, laissant des industries lithiques qui témoignent de leurs activités de taille de la pierre et de chasse, pratiques qui constitueront durablement l’un des fondements de l’identité du territoire.

À partir du Paléolithique supérieur, la coexistence entre Néandertal et Homo sapiens marque une étape décisive. Ce dernier s’impose progressivement en introduisant de nouvelles innovations techniques ainsi qu’une organisation sociale plus complexe. Au Mésolithique, certaines communautés expérimentent des formes de semi-sédentarité, avant que le Néolithique ne consacre l’installation durable des populations grâce au développement de l’agriculture et de l’élevage. Cette stabilisation transforme profondément les paysages et prépare l’émergence de structures sociales plus élaborées.

La Protohistoire est ensuite marquée par l’arrivée de nouvelles influences issues des grandes migrations indo-européennes. Le développement de la métallurgie du cuivre puis du bronze, l’évolution des pratiques funéraires et l’apparition de la culture des Champs d’Urnes annoncent la formation d’un vaste ensemble culturel pré-celtique, caractérisé par des fondements linguistiques, sociaux et religieux communs.

C’est dans ce contexte que se développe, durant l’Âge du Fer, le monde celto-gaulois, dont les Aulerci Eburovices constituent l’expression régionale. Installés durablement sur un territoire correspondant en grande partie à l’actuel département de l’Eure, ils structurent le paysage autour de petits établissements agricoles, de voies de circulation et d’enclos fortifiés. Leur société, organisée autour d’une aristocratie guerrière, accorde une place essentielle à la chasse — notamment à celle du sanglier — qui revêt simultanément des dimensions économique, militaire et rituelle. L’épieu, arme emblématique, incarne cette double fonction cynégétique et guerrière.

Au cœur de leur univers symbolique se trouve l’if, arbre sacré représentant la longévité, la renaissance et l’immortalité de l’âme. À la fois objet de vénération et ressource matérielle, il unit intimement spiritualité, nature et pratiques quotidiennes. Cette symbolique se retrouve dans l’iconographie monétaire découverte sur le territoire, dans les traditions locales et, vraisemblablement, dans les premières formes de la toponymie.

La conquête romaine constitue une rupture politique majeure sans pour autant effacer totalement les héritages antérieurs. La romanisation transforme profondément le territoire par la création de domaines gallo-romains, la réorganisation administrative et l’imposition progressive de la langue latine. Toutefois, certaines traditions symboliques perdurent et sont réinterprétées, notamment celles liées à la chasse et à l’épieu, désormais désigné par le terme latin venabulum.

Au fil des siècles, cette continuité culturelle et linguistique se cristallise dans le nom Venables, attesté à partir du XIIᵉ siècle, ainsi que dans sa devise Venabulis Vinco (« Je vaincs par l’épieu »). Cette formule résume l’héritage plurimillénaire du territoire : une terre de chasse, de résistance, de maîtrise de la nature et d’identité affirmée.

L’if a aujourd’hui presque disparu des espaces agricoles, notamment des haies bocagères, en raison de sa toxicité pour le bétail. Il conserve toutefois une place privilégiée dans certains espaces protégés, en particulier les cimetières, où l’absence de pâturage a permis sa conservation et où son puissant symbolisme funéraire a trouvé une nouvelle expression, notamment à travers l’art topiaire.

Ainsi, Venables apparaît comme un territoire de mémoire, où se superposent les héritages de la Préhistoire, du monde celto-gaulois, de la Gaule romaine et du Moyen Âge. Le paysage, la toponymie et les symboles encore perceptibles aujourd’hui témoignent d’une remarquable continuité entre l’homme, la nature et l’histoire. Ils font de notre village un véritable conservatoire de la longue durée historique, comme en témoigne également la présence, aujourd’hui répartie sur les cinq continents, des familles qui portent le nom de Venables.

                                                                                                                                                   Patrick Lequette

error: Le contenu de ce site est protégé !