Centre Culturel Gilbert de Venables

VENABLES, AUX ORIGINES DE LA NORMANDIE FEODALE

Ce récit est un condensé d’un texte historique faisant parti d’une réédition augmentée de l’ouvrage Normans at Middlewich and Venables, coécrit par T. Strickland et P. Lequette (édition originale 2008).

Actualisé à la lumière des recherches récentes, cet ouvrage fera office de catalogue scientifique des différentes manifestations et expositions organisées dans le cadre de: 

              « L’ANNEE EUROPEENNE DES NORMANDS 2027 »               https://www.millenium.fr/

Les temps anciens

Le paysage de Venables s’est formé au cours du Quaternaire, sous l’effet des cycles glaciaires et interglaciaires du Pléistocène. Ces phénomènes ont modelé un plateau limoneux entaillé par les ravins du Val d’Ailly et de Gournay, tandis que la Seine façonnait la vallée par ses terrasses alluviales. Le belvédère à la pointe nrd du plateau constitue aujourd’hui un témoin majeur de cette évolution géologique et paysagère.

Les premières occupations humaines remontent au Paléolithique moyen, lors des périodes climatiques tempérées favorables à la faune et à la végétation. Des sites temporaires attestent du passage de l’Homme de Néandertal, artisan de la culture moustérienne. Après une quasi-disparition humaine durant le dernier maximum glaciaire, la région est repeuplée à la fin du Paléolithique supérieur, au début de l’Holocène. Le Néolithique marque un tournant décisif avec la sédentarisation, l’agriculture et l’implantation durable de communautés humaines dans la vallée de la Seine et sur le plateau.

À l’âge des métaux, bien que les données restent lacunaires, le territoire s’inscrit dans un contexte de transformations sociales liées à l’arrivée de populations agricoles maîtrisant la métallurgie. Sur le plateau proche du belvédère, un site fortifié  correspond à un oppidum laténien attribué aux Aulerci Eburovices, préfigurant l’occupation stratégique du lieu et l’apparition de structures défensives, à l’origine des futures mottes castrales.

L’évolution du nom de Venables reflète cette histoire longue : de la symbolique celtique de l’if (eburo) à l’étymologie latine venabulum (épieu de chasse), la romanisation efface progressivement les références religieuses gauloises tout en laissant subsister certains héritages culturels  notamment la pratique de la chasse, qui restera durablement associée aux terres venabloises.

Après la conquête romaine, Venables s’intègre pleinement au réseau administratif et économique gallo-romain. Une villa agricole d’envergure, associée à des voies terrestres et fluviales, structure durablement le territoire. À partir du Ve siècle, le déclin du modèle romain entraîne une mutation rurale : habitats plus modestes, réorganisation sociale et montée en puissance des cadres mérovingiens puis carolingiens. Ces évolutions préparent l’émergence du système féodal, dont la motte castrale de Venables constituera un symbole fort au début du Moyen Âge.

Le Pagus Madriacensis

L’histoire médiévale de Venables s’inscrit dans celle du Pagus Madriacensis, correspondant à l’actuel pays de Madrie. Cest un  territoire aux origines complexes et aux frontières mouvantes. Probablement issu de la civitas des Aulerci Eburovices, ce pagus se constitue pleinement à l’époque mérovingienne, entre la Seine, l’Eure et les marges du Vexin, du Pincerais, du Carnotinus et de l’Ebroicensis. Sa première mention apparaît en 692, sous des formes toponymiques variées, avant d’être progressivement morcelé au Xe siècle au profit du pays Mérensais.

Le pagus joue un rôle religieux majeur dès le VIIᵉ siècle avec l’implantation du monastère fondé par Saint Leufroy, futur centre spirituel influent, lié à l’abbaye de la Croix-Saint-Leufroy. À l’époque carolingienne, son administration est confiée à des comtes étroitement liés au pouvoir royal, notamment la lignée des Nibelungides, illustrant l’imbrication entre autorité laïque et ecclésiastique.

À partir du IXᵉ siècle, les raids vikings, la guerre civile franque et l’affaiblissement du pouvoir carolingien bouleversent l’équilibre régional. Le pagus Madriacensis devient un espace stratégique au cœur des politiques défensives, prélude à l’essor d’un pouvoir comtal plus autonome, incarné notamment par Robert le Fort, ancêtre des Capétiens. L’édit de Pitres (877) favorise l’apparition des premières fortifications seigneuriales et marque l’émergence de la féodalité.

Aux Xe–XIe siècles, le pagus est au centre de rivalités entre les grandes principautés : Normandie, Blois-Chartres, Vermandois et Anjou. Les alliances matrimoniales, en particulier autour de Leutgarde de Vermandois, jouent un rôle décisif dans la transmission des terres et la structuration des pouvoirs. Les comtes de Blois, notamment Thibaud Ier le Tricheur, exploitent l’affaiblissement royal pour bâtir une principauté puissante, tandis que les ducs de Normandie cherchent à étendre leur contrôle sur la vallée de la Seine, notamment par l’implantation de la lignée des Tosny/Conches.

Dans ce contexte de recompositions territoriales et d’équilibre instable entre Francs et Normands, le pagus Madriacensis se fragmente progressivement. En 1018, la donation par Roger de Beauvais, comte-évêque issu de la lignée Thibaldienne, de terres situées sur la paroisse d’Ailly conduit à la création du fief de Venables. Cette division répond à une stratégie politique visant à contenir l’expansion normande tout en maintenant une présence blésoise et épiscopale sur l’axe stratégique de la Seine.

Ainsi, le Pagus Madriacensis apparaît comme un territoire charnière, révélateur des mutations politiques, féodales et ecclésiastiques du haut Moyen Âge, dont l’héritage façonne durablement l’histoire et l’implantation seigneuriale de Venables.

Genèse de la motte castrale de Venables

Comme nous venons de voir, le site de Venables s’inscrit dans une continuité d’occupation humaine remarquable, depuis la protohistoire jusqu’au Moyen Âge. 

Cette longue occupation favorise, au tournant de l’an mil, l’implantation d’une fortification seigneuriale sur le belvédère, position stratégique dominant l’ensemble du méandre de la Seine.

La création de l’espace castral de Venables s’inscrit dans les profondes transformations politiques, sociales et institutionnelles de la fin du Xe et du début du XIᵉ siècle, marquées par l’affaiblissement de l’autorité royale capétienne et l’affirmation de puissantes principautés territoriales franques face à l’expansion normande. Dans un royaume devenu une mosaïque de pouvoirs comtaux et ducaux, la féodalisation entraîne une recomposition des rapports de domination, fondée sur la vassalité, la territorialisation du pouvoir et l’essor des châteaux. Fondé en 1018 par Roger de Beauvais, évêque-comte issu de l’aristocratie princière des comtes de Blois/Chartres, le castrum de Venables participe de cette dynamique de contrôle territorial à la frontière des sphères laïque et ecclésiastique. Le manque de sources directes impose une approche comparative avec d’autres sites castraux contemporains, permettant d’envisager Venables comme une seigneurie en cours de structuration, associant réserve seigneuriale et tenures paysannes. Son administration initiale aurait pu relever d’un agent du pouvoir supérieur, tel un bailli ou un prévôt, (Mauger de Venables1) plutôt que d’un vassal détenteur d’un fief héréditaire. Dans cette perspective, Mauger de Venables pourrait avoir exercé une fonction administrative déléguée par Roger de Beauvais ou par son entourage.

Dans un contexte de profondes recompositions politiques et territoriales liées à l’effritement du pagus Madriacensis et à l’expansion normande. la présence  de Gilbert de Venables, installé sur le fief après 1055 et mort en Angleterre vers 1075-1080, témoigne de la continuité des influences seigneuriales dans un espace marqué par l’imbrication des héritages héréditaires, des alliances ecclésiastiques et des stratégies normandes. suggérant un possible basculement du pouvoir seigneurial hors de la mouvance Thibaldienne.

Dans ce contexte, la motte castrale de Venables apparaît comme un élément central des dynamiques de féodalisation. Elle pose la question de sa fonction : instrument de centralisation du pouvoir ou, au contraire, moteur de la fragmentation de l’autorité publique héritée des cadres carolingiens ou l’émergence d’une élite guerrière rurale, incarnée par un miles ou un chevalier de statut encore modeste, dont la motte matérialise l’autorité locale.

L’édification de la motte castrale, à partir de 1018 sur des terres relevant de l’évêque Roger de Beauvais, s’inscrit dans un contexte de la montée en puissance des pouvoirs seigneuriaux locaux. L’analyse historiographique oppose une lecture « légaliste », voyant dans les châteaux une réponse ponctuelle à une crise du pouvoir royal, à une approche « mutationniste », qui interprète la multiplication des mottes comme le signe d’une rupture profonde et de l’essor des seigneuries châtelaines. Les travaux de Michel de Boüard et d’André Debord ont réhabilité la valeur archéologique et sociale de ces structures dans la compréhension de la « révolution féodale ».

À Venables, l’étude topographique et volumétrique de la motte révèle un chantier d’une ampleur considérable. Le volume total de la motte représente environ 6420 m³ de matériaux, avec des flancs inclinés à 50°. Pour la construction des batiments le débardage dans la forêt voisine environ 15 m³ de grumes (près de 12 tonnes) 2.  mobilisant une main-d’œuvre importante, une organisation technique maîtrisée et un savoir-faire hérité en partie des traditions antiques. La motte, associée à une tour en bois, à une ou deux basses-cours palissadées et à des espaces agricoles et artisanaux, forme un véritable centre de pouvoir local. Elle organise la vie économique, sociale et défensive d’une communauté rurale hiérarchisée, dominée par l’autorité seigneuriale.

Ainsi, la motte castrale de Venables apparaît comme un observatoire privilégié des mécanismes de formation des seigneuries normandes au XIᵉ siècle. À travers elle se lisent la transformation du territoire, la recomposition des élites et la mise en place progressive d’un ordre féodal fondé sur le contrôle militaire, économique et symbolique de l’espace.

La mort de l’Evêque Roger de Beauvais en 1022 ouvre cependant une phase d’incertitude successorale. Les études généalogiques montrent la complexité des transmissions, notamment par les lignées féminines, au sein des familles comtales de Blois, de Vermandois et de leurs alliés. Ces mécanismes soulignent la porosité entre pouvoir épiscopal, héritages familiaux et logiques seigneuriales.

À l’échelle locale, l’histoire de Venables illustre ainsi les mécanismes complexes de la féodalisation et de la mise en place de l’ordre seigneurial, dans un monde où les frontières entre autorité publique, pouvoir ecclésiastique et domination seigneuriale restent encore largement imbriquées.   

       

1) Mauger de Venables: cité vers 1055 comme témoin d’une charte aux côtés de Raoul de Tosny, souscrite par Guillaume le Bâtard.

2) Les estimations actuelles évaluent à environ 2 450 jours-homme le temps nécessaire pour élever un tertre complet de 6 420 m³. Cela représentait soit vingt-cinq jours de travail pour une centaine de manœuvriers, soit près de quatre à cinq mois pour une trentaine d’hommes.