Centre Culturel Gilbert de Venables

Historique Venables

Venables et la symbolique de l'If

L’if (Taxus baccata)

L’if (Taxus baccata) appartient à la famille botanique des Taxacées. Cette lignée végétale est extrêmement ancienne : des espèces proches de l’if sont attestées dès le début de l’ère tertiaire, et certaines empreintes fossilisées laissent supposer l’existence de formes apparentées dès le Trias, il y a environ 200 millions d’années.

Bien qu’il soit classé parmi les résineux, l’if ne produit pas de résine. Il est également un conifère atypique, car il ne porte pas de cônes. Son bois est fortement toxique : feuilles (vert sombre) et graines, lorsqu’elles sont consommées ou utilisées en décoction, libèrent la taxine, une substance provoquant de graves troubles cardiaques pouvant conduire à l’arrêt du cœur (1). Seule l’arille rouge entourant la graine n’est pas toxique, à condition de ne pas mâcher la graine elle-même.

(1) La taxine reste active après cuisson, séchage ou conservation de la plante. Les feuilles sont les parties de l’if qui en contiennent le plus. La teneur en taxine s’élève à mesure que la saison avance. Elle semble à son apogée sur le feuillage desséché. La taxine se trouve également dans les graines qui doivent être mâchées pour libérer le poison.

Morphologie et longévité

L’if se caractérise par une croissance extrêmement lente et irrégulière : environ 30 cm en hauteur et 2 mm de diamètre par an. Son bois, à la fois dense et souple, est facile à sculpter, ce qui a favorisé son utilisation artisanale et militaire (arcs notamment). Certains spécimens présentent une longévité exceptionnelle, atteignant plusieurs centaines, voire plus d’un millier d’années. Ils peuvent mesurer 15 à 20 mètres de hauteur et atteindre une circonférence de 5 à 10 mètres. Une particularité interne remarquable est que la sève circule sous l’écorce, et non au cœur du tronc, ce qui permet à l’arbre de survivre même lorsque le centre est creux.

Symbolique religieuse et historique

En raison de sa longévité, de son feuillage sempervirent et de sa capacité à renaître malgré les blessures, l’if a très tôt été associé à l’immortalité et au passage entre le monde des vivants et celui des morts. Chez les Celtes et les Gaulois, il occupait une place majeure dans la symbolique religieuse et funéraire. Lors de la conquête romaine de la Gaule, comme nous le verrons, la destruction massive des ifs s’inscrit dans une politique plus large visant à anéantir les symboles religieux autochtones afin d’imposer les cultes et l’ordre romains.

Les premières implantations humaines

Le territoire correspondant à l’actuelle France se superpose au socle de la Gaule préhistorique, fréquenté depuis des dizaines de milliers d’années par des groupes humains de chasseurs cueilleurs. À proximité de notre commune, les sites de Saint-Pierre-lès-Elbeuf et de Tourville-la-Rivière offrent des témoignages importants (2). L’analyse des limons de ces sites, datant de l’avant dernière glaciation (il y a environ 200 000 ans), a révélé des coquilles de mollusques témoignant de la présence d’une forêt ouverte sous un climat tempéré plus chaud que l’actuel. Des outils en galets taillés, ainsi que des éclats et bifaces primitifs, y ont été découverts, produits par Homo erectus ou plus probablement par Homo heidelbergensis (3). Les plus anciennes traces d’occupation humaine sur le territoire de Venables ont été mises en évidence grâce aux prospections de surface et aux diagnostics archéologiques réalisés par la DRAC de Normandie entre 1986 et 2006 (4). Huit sites ont été recensés, témoignant des premières implantations humaines à partir du Paléolithique moyen (5). Les trois plus anciens sites étaient de petites zones d’occupation temporaire de plein air, situé sur les versants sud des deux ravins cités. Ces sites servaient d’ateliers de préparation d’outillage et de dépeçage durant les périodes interglaciaires tempérées, identifiés par la présence d’outils lithiques (6). Ils marquent le passage de l’Homme de Néandertal (7), artisan de la culture moustérienne, caractérisée par un débitage laminaire et la fabrication d’outils retouchés (racloirs, bifaces). Un site voisin, celui de Saint-Julien-de-la-Liègue (8), présente-lui aussi des séries d’outils comparables au Moustérien de tradition acheuléenne.

(2) Musée de Normandie : Dans les pas de Néandertal : Edition FATON.
(3) Dominique Cliquet : Les premiers hommes en Normandie : Edition OREP.
(4) Lionnel Dumarche (DRAC de Normandie)
(5) La paléolithique est une période qui commence environ – 300 000 – 40 000 ans.
(6) Dominique Cliquet : Les premiers hommes en Normandie : homo heidelbergensis est considérer comme une espèce variante    d’homo erectus.
(7) Dominique Cliquet, Vincent Carpentier, Emmanuel Ghesquière, Cyril Marcigny : Archéologie en Normandie.
(8) Dominique Cliquet, Jean Pierre Lautridou. Le Moustérien à petits bifaces dominants de Saint-Julien de la Liègue.

L’Homme de Néandertal et la culture moustérienne

Par la suite, l’Homme de Néandertal s’impose dans la région. Cet individu trapu, grand consommateur de viande, laisse peu de traces directes de son mode de vie : les sites d’occupation temporaire ne montrent ni accumulation d’ossements humains ou animaux, ni structures d’habitat permanentes. En revanche, ses capacités de taille de pierre témoignent d’une culture développée : la culture moustérienne, principale manifestation culturelle de la fin du Paléolithique moyen en Normandie. Sur le territoire communal, trois sites datés du Paléolithique supérieur (vers –45 000 ans) montrent la cohabitation entre Homme de Néandertal et Homo sapiens, ce dernier apportant de nouvelles techniques telles que les lames, l’industrie osseuse et le propulseur.

Vers la sédentarisation lors du Mésolithique et Néolithique

Avec les variations climatiques, certains groupes expérimentent une semi-sédentarisation pendant le Mésolithique. Ce n’est cependant qu’au Néolithique que l’homme se sédentarise véritablement, grâce à la maîtrise de l’agriculture et de l’élevage, et à la transformation durable de son environnement. La plupart des activités restent liées à l’industrie lithique, mais les sociétés s’adaptent aux changements climatiques liés au début du réchauffement postglaciaire. Si les prospections archéologiques sur le plateau de Venables ont mis en évidence des sites temporaires de chasse et de débitage. Les sites du Néolithique fouillés en 1986 sur les terrasses du méandre alors encore parcouru par de nombreux chenaux de la Seine, ressemble à une toundra ouverte et ont révélé une occupation durable, aujourd’hui disparue sous les eaux du plan d’eau et à cause des grands travaux du XIXe siècle du chemin de fer Paris Rouen Le Havre, et ceux pour l’extraction de granulats qui ont détruit une partie de ces vestiges qui marquent le début de la protohistoire et de la suprématie d’Homo sapiens (9).

(9) Dominique Prost, Miguel Biard : L’industrie lithique chasséenne de Bernières-sur-Seine.

 Un territoire de chasse

Très tôt, la chasse est associée au territoire de Venables. Cette relation s’explique par l’analyse des premières occupations humaines sur le plateau de Madrie, caractérisées par des espaces plus restreints. Ces derniers étaient principalement utilisés comme lieux d’occupation temporaires, dédiés au façonnage d’outils lithiques nécessaires à la découpe et à la transformation du gibier issu de la chasse.

La proximité de l’eau, assurée par les deux ravins, celui de Gournay et celui du Val d’Ailly rendait ce plateau particulièrement favorable à l’installation humaine. Cette configuration naturelle a d’abord permis l’implantation de groupes préhistoriques puis, comme nous le verrons par la suite, de groupes celto-gaulois et, à l’époque gallo-romaine, l’établissement d’un domaine structuré comprenant une pars urbana (résidence) et une pars rustica (exploitation agricole).

Ces différentes phases d’occupation, ainsi que celles situées dans le méandre de la Seine, apparaissent comme de véritables lieux de vie permanents. Elles ont progressivement façonné l’identité du site comme territoire de chasse, fonction qui s’est maintenue sur l’ensemble des terres du belvédère et a perduré jusqu’au Moyen Âge, inscrivant durablement cette pratique dans le paysage et la mémoire du lieu.

Les migrations protoceltiques

À la fin du Néolithique, cette période sera marquée par les premières migrations successives et cumulatives de populations originaires des steppes situées entre la mer Noire et la mer Caspienne et des populations au nord du Rhin. Ces peuples, appelés proto-indo-européens, se caractérisent par des pratiques funéraires nouvelles : ensevelissement sous tumulus avec des dépôt d’objets lithiques et ossements.

Dans le bassin transcaucasien, ces sociétés développent également le travail du cuivre, puis du bronze, donnant naissance à une culture de plus en plus cohérente et organisée. C’est l’apparition de la culture des champs d’urnes, avec crémation et dépôt des cendres dans des urnes de céramique ou de cuivre puis de bronze, marquant un changement de civilisation, que beaucoup de spécialistes considèrent comme le premier monde de la culture celte. La diffusion de la métallurgie du cuivre et des techniques agricoles permet à ces peuples de former une culture préceltiques, dotée d’une base linguistique et religieuse commune, qui évoluera sur le plan sociétal, économique, politique et spirituel. Ces deux grands courants migratoires Protoceltique font l’objet d’une thèse établie et développé par Pere Bosch-Gimpera (10), par l’installation sur notre contrée d’un peuple appelé les « Autrigones », dont le nom est resté en désignant la rivière Eure par le nom gaulois « Autura ». Il s’ensuivie l’établissement du peuple des Eburons probablement un rameau d’un peuple belge des Ardennes (11), dont le nom persistera lorsque vont s’installé sur notre territoire les différents peuples germanique des « Aulerques » auquel sera associé le nom « Eburovices », entre le IIIᵉ et le IIᵉ siècle avant notre ère.

(10) Fabien Régnier et Jean-Pierre Drouin : Les Peuples Fondateurs à l’origine de la Gaule. 
(11) Tacite : Dit des Eburons qu’ils furent le premier des peuples germains (ceux qui viennent de l’Est du Rhin), qui ont envahie la Gaule pour se fixer.

 L’implantation celto-gauloise dans notre contrée

À partir du XXᵉ siècle et plus encore en ce début de siècle, de nombreuses publications d’archéologues et d’historiens ont profondément renouvelé notre compréhension des peuples celtes. Les découvertes archéologiques et les études anthropologiques menées à l’échelle de l’espace celtique européen permettent aujourd’hui de mieux saisir les causes et les modalités des migrations successives et cumulatives qui ont conduit ces populations vers l’Europe occidentale.

Les Celtes ont progressivement occupé un vaste territoire s’étendant des Balkans jusqu’à l’océan Atlantique. Ils ont franchi la Manche pour s’installer en Grande-Bretagne, puis en Irlande. En arrivant sur le territoire venablois, ces groupes ont rencontré des populations autochtones déjà sédentarisées depuis le Mésolithique et le Néolithique. Ces communautés anciennes constituent les ancêtres des populations dites protoceltiques, avec lesquelles les nouveaux arrivants se sont mêlés.

Deux grands courants migratoires se distinguent, correspondant à deux phases majeures de l’âge du Fer :

  • La culture de Hallstatt (premier âge du Fer), qui se développe entre environ 1200 et 450 avant notre ère ;
  • La culture de La Tène (second âge du Fer), qui s’affirme à partir du Vᵉ siècle avant notre ère.

La culture de La Tène marque l’apogée de la civilisation celtique et correspond, dans notre région, à l’émergence de la Gaule indépendante. Les traces, parfois fragmentaires, de cette implantation sont encore perceptibles aujourd’hui, tant dans la vallée de la Seine que sur le belvédère du village.

La société dite celtique est désignée par le terme Keltoi chez les auteurs grecs et Galli chez les auteurs latins. Elle repose sur une aristocratie princière et guerrière, organisée en chefferies, sans unité politique centralisée. Les représentations qui nourrissent l’imaginaire collectif contemporain sur les Celtes sont souvent erronées ou caricaturales.

Notre connaissance de ces sociétés repose en grande partie sur les sources gréco-romaines, qui offrent un regard extérieur, souvent biaisé, sur des cultures très différentes de la leur. Ces celto/gaulois utilisent peu l’écriture, leur histoire a longtemps été racontée par d’autres. Les recherches récentes révèlent pourtant une civilisation brillante : une agriculture prospère, une maîtrise avancée de la métallurgie, et des réseaux commerciaux étendus, reliant ces peuples aux sociétés du bassin méditerranéen, à l’Extrême-Orient, ainsi qu’à leurs voisins germaniques du nord de l’Europe, qu’il convient de ne pas confondre avec les Celtes.  C’est au cours de cette période que s’établit durablement le peuple des Aulerques Eburovices, qui occupa une grande partie du territoire correspondant à l’actuel département de l’Eure.

Les Aulerques Eburovices

Les Aulerques Eburovices sont mentionnés par Jules César dans son Commentaire sur la Guerre des Gaules. Leur appartenance culturelle a parfois suscité des interrogations : étaient-ils des Celtes, des Gaulois aux influences germaniques ? Les recherches actuelles s’accordent à les considérer comme un peuple celto-gaulois, installé dans une zone de contact avec les mondes germaniques, ce qui explique certaines influences culturelles sans remettre en cause leur identité celtique.

Occupation du territoire et organisation sociale

Sur le territoire communal, le principal lieux d’occupation se situe sur le plateau, dans le périmètre précédemment décrit. Les vestiges archéologiques attestent la présence d’un ensemble d’occupation à proximité d’un hameau, implanté le long d’un axe de circulation celtique reliant deux grandes civitates, Évreux (Mediolanum Aulercorum) et Les Andelys (Andelaum, Andelaium).

Les recherches archéologiques menées depuis plusieurs décennies ont considérablement amélioré notre compréhension des premières structures territoriales celto-gauloises. Elles mettent en évidence des enceintes fortifiées répondant aux exigences des tactiques d’attaque et de défense propres au monde celtique et aux moyens techniques disponibles.

Ces sites se composent de petites exploitations agricoles, occupées par des paysans libres, organisées en unités appelées vici, où des clans familiaux vivaient de manière largement autarcique, avec des échanges limités mais réguliers.

Spiritualité et symbolique de l’arbre

La société des Aulerques Eburovices, comme l’ensemble du monde celtique, tirait sa symbolique religieuse d’un rapport étroit à la nature, hérité en partie des premières cultures celtiques originaires du bassin balkanique. La nature fournissait protection, ressources alimentaires, matériaux et abris. Dans la spiritualité celtique, les arbres occupent une place centrale et sacrée. L’arbre de vie celtique unit les trois mondes :

  • Le ciel, symbolisé par les branches,
  • La terre, représentée par le tronc,
  • Le monde souterrain, figuré par les racines.

L’if : arbre de vie des Aulerques Eburovices

Pour les Aulerques Eburovices, l’if semble avoir tenu le rôle d’arbre de vie. Il symbolisait l’immortalité de l’âme après la mort, l’union des trois mondes et leur lien avec les quatre éléments : l’air, l’eau, le feu et la terre. L’if n’incarnait pas une divinité en tant que telle (12), mais un principe cosmique fondamental.

Ce choix s’explique par l’observation de ses propriétés naturelles : son extrême longévité et sa capacité à se régénérer par rejets, donnant l’image d’une perpétuelle renaissance. Devenu un symbole religieux majeur, l’if nourrit mythes, légendes et traditions populaires, inspirées par les cycles observés dans la nature : alternance des saisons, flux et reflux des eaux, mouvement des astres. Disparition éternelle, recommencement éternel.

 Usages pratiques et militaires de l’if

Au-delà de sa dimension symbolique, l’if possédait des qualités matérielles exceptionnelles. Son bois rouge, dense et souple, était utilisé pour la fabrication d’outils du quotidien, d’armes de chasse et surtout d’arcs à longue portée. Les flèches, parfois enduites de décoctions issues des feuilles séchées et broyées, constituaient une arme redoutable en temps de guerre (13). Son écorce fibreuse pouvait également servir à la confection de tissus grossiers. Toutefois, l’usage le plus emblématique demeure la fabrication de lances et d’épieux (venabula), armes à la fois utilitaires et symboliques, intimement liées à l’identité guerrière et cynégétique des Aulerques Eburovices.

(12) Les sources contemporaines parmi lesquels on peut citer : Diodore de Sicile, Pomponius Mela, Lucain, Pline l’Ancien et surtout Jules César avec ces « Commentaires sur la guerre des Gaules »
(13) Les Gaulois, puis Les Romains empoisonnaient leurs flèches avec. Jules César (-100 à -44) rapporte dans Commentaires sur la Guerre des Gaules (Livre V, chapitres 24 et 26, Livre VI, chapitre 31) que le roi des Éburons, Catuvolcos, qui occupaient une partie de la Belgique actuelle, s’empoisonna avec de l’if en 53 av. J.-C.

La chasse dans la société celto-gauloise

Dans la société celto-gauloise, la chasse et plus particulièrement celle du sanglier, constituait une activité hautement organisée et fortement symbolique. Elle ne relevait pas uniquement de la subsistance, mais s’inscrivait au cœur des pratiques sociales, guerrières et rituelles.
La chasse au sanglier était avant tout un événement communautaire, impliquant principalement les guerriers et les membres de l’aristocratie. Pour les jeunes hommes, elle jouait un rôle essentiel de rite de passage vers l’âge adulte et la reconnaissance sociale au sein du clan. Abattre un sanglier représentait un acte de bravoure, de force et de maîtrise, qualités indispensables au futur guerrier. Les trophées de chasse, notamment les défenses, étaient conservés et exposés comme symboles de prestige et de pouvoir, comme en témoignent plusieurs découvertes archéologiques.
Au-delà de l’exploit individuel, la chasse renforçait les liens communautaires et contribuait à affirmer la hiérarchie sociale, chaque participant trouvant sa place selon son rang, son expérience et son courage.

Techniques et rituels de chasse

Les Celtes et les Gaulois utilisaient des techniques de chasse élaborées. Des chiens spécialement dressés étaient employés pour traquer le sanglier, le débusquer et l’acculer hors de sa cachette. Les chasseurs l’affrontaient ensuite à l’aide de lances et d’épieux taillés dans l’if, armes nécessitant sang-froid, habileté et courage face à un animal particulièrement dangereux. Les armes et équipements de chasse étaient fréquemment décorés de motifs symboliques, soulignant la dimension rituelle de l’acte. La chasse était souvent précédée de cérémonies et de prières, conduites par les druides, afin d’obtenir la protection divine et d’assurer le succès de l’expédition.

Transmission et symbolique

Les exploits de chasse donnaient lieu à des récits transmis de génération en génération, contribuant à forger la mémoire collective et l’identité du groupe. Cette importance symbolique est perceptible dans l’iconographie et le mobilier archéologique, notamment sur certaines monnaies celtiques découvertes sur le territoire du village, où le sanglier apparaît associé à l’if.
Cette association illustre la convergence entre la force guerrière, incarnée par l’animal, et la dimension spirituelle et cosmique, représentée par l’arbre sacré, au cœur de la vision du monde celto/gauloise.

 La relation étymologique du nom Venables avec l’if

Le lieu-dit « Les Ifs » désigne encore aujourd’hui une partie du territoire du village, située sur le plateau de Madrie, à l’intérieur d’un périmètre naturel compris entre le hameau du Val d’Ailly et les Braies-Champs-Léger. Cette zone est parcourue par une dépression naturelle où s’écoule le ravin du Val d’Ailly, alimenté par une source se jetant dans le ravin de Gournay, lequel rejoignait autrefois les chenaux du futur méandre de la Seine.

Cet axe naturel correspond à l’un des secteurs les plus anciennement fréquentés par l’homme. Les premières implantations humaines connues s’échelonnent du Paléolithique moyen (vers –45 000 ans) jusqu’à la fin de l’occupation romaine au Vᵉ siècle de notre ère.

L’influence celto-gauloise dans le nom de Venables

Le mot « if » remonte à un terme gaulois ancien, ivos ou īvos (14). À partir du IIᵉ siècle av. J.-C., le peuple des Aulerques Eburovices, dont le nom est fréquemment interprété comme signifiant « ceux qui vainquent par l’if », s’installe sur un vaste territoire correspondant en grande partie à l’actuel département de l’Eure, avec pour capitale Mediolanum Aulercorum (Évreux).

C’est à partir de l’implantation de ces clans tribaux, porteurs de leur culture et de leurs symboles religieux, que se mettent en place les racines idéologiques et symboliques qui influenceront, plus tard, la formation du nom de Venables et de sa devise « Venabulis Vinco ».

L’if occupe une place centrale dans la religion celto-gauloise. Cette symbolique est attestée par des monnaies gauloises (potins) (15) découvertes sur le territoire communal, où l’if est fréquemment associé à des animaux emblématiques, notamment le cheval et surtout le sanglier, souvent représenté en lien avec l’épieu.

Éléments étymologique des Aulerques Eburovices

  • Aulerci : terme exprimant l’idée d’éloignement ou de séparation, désignant un peuple éta-bli loin de son territoire d’origine (16.
  • Eburo : racine identifiée par de nombreux linguistes et botanistes comme désignant l’if, arbre sacré de la tradition celtique (17).
  • Vices / Vices : parfois rapproché des verbes latins vincere (vaincre) ou venari (chasser), ce qui confère à l’ethnonyme une dimension guerrière et cynégétique (18).

L’ensemble est souvent interprété symboliquement comme : « Ceux qui vainquent par l’if », aussi bien dans le cadre de la chasse que de la guerre.

(14) Auguste le Prévot : Histoire du département et des communes de l’Eure tome 1
(15) Les potins Gaulois sont des monnaies de bronze coulées et non frappées.
(16) Xavier Delamarre : Dictionnaire de la langue gauloise 
(17) Auguste Le Prévost : mémoire et notice historique et archéologique du département de l’Eure
(18) Jacques Lacroix : Les noms d’origine gauloise – la Gaules des combats.

La Romanisation de notre contrée

En 56 av. J.-C., les Aulerques Eburovices se révoltent contre Rome aux côtés des Lexoviens. Cette insurrection, mentionnée par César, se solde par une répression sévère. En 52 av. J.-C., ils prennent part à la grande coalition gauloise menée par Vercingétorix et envoient 3 000 guerriers pour tenter de lever le siège d’Alésia. Ils constituent alors le seul peuple de la rive gauche de la Seine à s’engager militairement de manière aussi affirmée contre les Romains. Ces épisodes traduisent une volonté d’indépendance et un engagement militaire remarquable.

De la conquête romaine au Bas-Empire

Après la conquête, le territoire des Aulerques Eburovices est intégré à la province de Gaule lyonnaise lors de la réorganisation administrative menée par Auguste en 27 av. J.-C. Leur cité obtient le statut de cité stipendiaire, impliquant le paiement d’un tribut à Rome.

À la fin du IIIᵉ siècle apr. J.-C., lors des réformes de Dioclétien, leur territoire est rattaché à la Lyonnaise Seconde, marquant une nouvelle étape de l’organisation administrative romaine.

De la symbolique celtique à la romanisation

Lors de la conquête romaine de la Gaule, les Romains se méfient des forêts d’ifs, perçues comme des lieux de cultes indigènes où se pratiquent des rituels liés aux divinités de la nature, de la guerre et de la protection des communautés. Dans leur volonté d’imposer leur organisation politique, sociale et religieuse, ils procèdent à l’abattage de ces forêts et à l’occupation systématique des espaces conquis.

C’est dans ce contexte qu’est implanté, sur le territoire actuel des Ifs, un domaine gallo-romain composé d’une pars urbana et d’une pars rustica, couvrant environ cinq hectares. La langue latine s’impose progressivement, entraînant l’effacement des références celto-gauloises originelles, à l’exception notable de la symbolique de l’épieu, qui perdure parallèlement au processus de romanisation.

Les influences latines et l’émergence du nom Venables

La langue latine introduit plusieurs racines susceptibles d’avoir contribué à la formation du toponyme :

  • VEN : élévation ou relief
  • VENA : veine, filon, cours d’eau
  • VENATIO : chasse, combat contre des animaux sauvages (19)
  • VENATOR : chasseur
  • VENABULUM : épieu de chasse
  • VENERIS : en lien avec Vénus (temple ou lieu sacré)
  • BELENOS (d’origine celtique) : divinité solaire, intégrée au panthéon gallo-romain (20).

 Dans le monde romain,  venabulum désigne l’épieu (21), arme de chasse utilisée principalement comme arme d’estoc. Ce nom est employé par Cicéron (22) au 1er siècle avant J.C. qui désigne un épieu de chasseur (ce nom désignera par la suite la demi-pique munie d’un fer fort large employée durant les combats des gladiateurs).

Le poète Virgile (23) a dit « lato venabula ferro »: ici le mot venabula est employé avec le pluriel de venabulum.
Le poète Varron (24) cite : « Nempe fues filvatico in mentibus fetaris venabula aut cervos. » (Tu poursuis dans les montagnes les sangliers ou les cerfs avec ta pique).

(19) Felix Gaffiot : Dictionnaire latin français
(20) Dominique Hollard :  Dialogues D’histoire Ancienne,  Henri Dontenville : La France mythologique
(21)  Tite-Live : histoire romaine (trad. du latin par Annette Flobert)
(22) Gaffiot, Félix (1934) Dictionnaire illustré Latin-Français, Hachette
         Harry Thurston Peck, editor (1898) Harper’s Dictionary of Classical Antiquities, New York: Harper & Brothers
         William Smith et al., editor (1890) A Dictionary of Greek and Roman Antiquities, London: William Wayte. G. E. Marindin
(23)  Virgile : Œuvres d’Horace
(24) Varron : écrivain et savant romain du 1er siècle av JC

De Venabulum à Venables

Au XIᵉ siècle, le village porte le nom de Venablis.  Le centre administratif et militaire du village est mentionné sous la forme Venabula en 1181. Cette évolution linguistique témoigne de la persistance d’une symbolique liée à l’épieu et à la chasse, héritée du fonds celto-gaulois et reformulée dans le cadre de la culture latine médiévale. En 1086 lors de la parution du Domesday Book « Gilbert de Venables « est nommé  » Gilbert le Venator » (Le Chasseur)
La devise actuelle « Venabulis Vinco », « Je vaincs par l’épieu » apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un héritage plurimillénaire, où se croisent territoire, chasse, guerre, spiritualité et continuité symbolique entre les mondes celtique, romain et médiéval.

Conclusion

Le territoire du village de Venables s’inscrit dans une histoire d’une profondeur exceptionnelle, façonnée par l’homme depuis la Préhistoire la plus ancienne jusqu’à l’époque médiévale. Bien avant toute structuration politique ou culturelle, les conditions naturelles, plateaux, ravins, sources et méandre de la Seine ont attiré les premiers groupes humains dès le Paléolithique moyen, il y a plus de 200 000 ans. Homo heidelbergensis, puis l’Homme de Néandertal, fréquentent ces espaces de manière saisonnière, laissant des traces d’industries lithiques attestant de leurs activités de taille de la pierre et de chasse qui sera l’ADN du territoire du villlage de Venables.

À partir du Paléolithique supérieur, la coexistence de Néandertal et d’Homo sapiens marque une étape décisive. Ce dernier s’impose progressivement, apportant de nouvelles techniques et une organisation sociale plus complexe. Durant le Mésolithique, certains groupes expérimentent une semi-sédentarisation, avant que le Néolithique n’installe durablement l’homme sur ce territoire grâce à l’agriculture et à l’élevage. Cette stabilisation des populations transforme profondément le paysage et prépare l’émergence de structures sociales plus élaborées.

La Protohistoire voit ensuite l’arrivée de nouvelles influences issues des grandes migrations indo-européennes. Le développement de la métallurgie du cuivre puis du bronze, l’évolution des pratiques funéraires et l’émergence de la culture des champs d’urnes annoncent la formation d’un vaste ensemble culturel préceltique, porteur de bases linguistiques, sociales et religieuses communes.

C’est dans ce contexte qu’apparaît, à l’âge du Fer, le monde celto-gaulois, dont les Aulerques Eburovices constituent l’expression locale. Installés durablement sur le territoire de l’actuel département de l’Eure, ils structurent l’espace autour de petits établissements agricoles, de voies de circulation et d’enceintes fortifiées. Leur société, organisée autour d’une aristocratie guerrière, accorde une place centrale à la chasse, en particulier celle du sanglier, à la fois activité économique, militaire et rituelle. L’épieu, arme emblématique, incarne cette double fonction de chasse et de combat.

Au cœur de leur vision du monde se trouve l’if, arbre sacré symbole de longévité, de renaissance et d’immortalité de l’âme. À la fois objet de vénération et ressource matérielle, il lie étroitement spiritualité, nature et pratiques quotidiennes. Cette symbolique se retrouve dans l’iconographie monétaire retrouvée sur le territoire. Les traditions et probablement dans les premières formes de toponymie locale. La conquête romaine marque une rupture politique majeure, mais elle n’efface pas totalement les héritages antérieurs. La romanisation transforme le territoire par l’implantation de domaines gallo/romains, l’organisation administrative et l’imposition du latin. Toutefois, certaines traditions symboliques persistent et se réinterprètent, notamment autour de la chasse et de l’épieu, désormais désigné par le terme latin Venabulum. Au fil du temps, cette continuité culturelle et linguistique se cristallise dans le nom de Venables, attesté dès le XIIᵉ siècle, et dans sa devise « Venabulis Vinco » « Je vaincs par l’épieu ». Cette formule résume l’héritage plurimillénaire du territoire : un espace de chasse, de résistance, de maîtrise de la nature et d’identité affirmée. L’if a presque disparu des zones agricoles, notamment des haies bocagères, en raison de sa toxicité pour le bétail. Il a cependant conservé une place privilégiée dans certains espaces protégés, en particulier les cimetières, lieux où les animaux ne venaient pas paître et où sa symbolique funéraire trouvait tout son sens avec l’art topiaire.

Ainsi, le village de Venables apparaît comme un territoire de mémoire, où se superposent les strates de la Préhistoire, du monde celto-gaulois, de la Gaule romaine et du Moyen Âge. Le paysage, la toponymie et les symboles encore visibles aujourd’hui témoignent d’une continuité profonde entre l’homme, la nature et l’histoire, faisant de notre village un véritable conservatoire du temps long comme en témoignent les familles qui portent le nom du village disséminées sur les cinq continents.

Patrick Lequette